À l’occasion de la 65e session plénière du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), organisée du 12 au 16 octobre 2026 à Addis-Abeba, en Éthiopie, le scientifique, ingénieur-agronome et climatologue haïtien Kénel Délusca défend une participation plus équitable des pays en développement aux travaux de l’institution.
En effet, entre financement, calendrier scientifique et influence des connaissances climatiques sur les politiques publiques, il souligne les enjeux de ce nouveau cycle d’évaluation pour Haïti.
La lutte contre les changements climatiques ne se joue pas uniquement dans les négociations internationales. Elle dépend également de la capacité des pays à accéder aux connaissances scientifiques, à participer aux décisions et à traduire les conclusions des experts en politiques publiques adaptées à leurs réalités. Pour Haïti, particulièrement exposé aux risques climatiques, ces enjeux prennent une importance considérable.
C’est dans cette perspective que Kénel Délusca a pris position lors de la 65e session plénière du GIEC. À travers plusieurs interventions, le spécialiste haïtien a défendu le maintien des ressources financières de l’institution, la publication de ses prochains rapports scientifiques dans les délais nécessaires et le renforcement de la participation des petites délégations, notamment celles des petits États insulaires en développement (PEID) et des pays les moins avancés (PMA).
Dans une interview accordée à Haïti Climat, il revient sur les enjeux scientifiques et politiques de cette session, tout en soulignant l’importance d’une meilleure implication des chercheurs haïtiens dans les travaux du GIEC.
Un septième cycle d’évaluation décisif
La 65e session intervient à un moment important pour le GIEC, engagé depuis 2023 dans son septième cycle d’évaluation. Selon Kénel Délusca, deux questions majeures occupent les discussions : l’approbation du plan de travail de ce cycle et l’adoption d’un budget à long terme pour permettre à l’institution de poursuivre ses travaux.
Le scientifique rappelle que les membres du Groupe peinent depuis près de deux ans à parvenir à un accord définitif sur le plan de travail. Cette situation retarde la visibilité dont les auteurs ont besoin pour organiser leurs contributions. Ces derniers réalisent leurs travaux bénévolement et attendent un calendrier suffisamment clair pour planifier leurs différentes tâches.
Au-delà des contraintes organisationnelles, l’enjeu est scientifique. Les rapports du GIEC constituent une référence internationale pour comprendre l’évolution du climat, évaluer ses conséquences et éclairer les décisions publiques. Leur préparation exige du temps, des ressources et une coordination entre des experts issus de différentes disciplines et régions du monde.
Pour Kénel Délusca, l’adoption du plan de travail et la sécurisation du financement à long terme sont donc indispensables pour assurer la continuité des évaluations scientifiques.
Des rapports attendus avant le deuxième bilan mondial de 2028
L’un des principaux combats défendus par Haïti et d’autres pays vulnérables concerne la publication des trois rapports des groupes de travail du GIEC au début de l’année 2028. Cette échéance doit permettre d’alimenter le deuxième bilan mondial sur le climat, connu sous le sigle anglais GST2.
Prévu tous les cinq ans dans le cadre de l’Accord de Paris, le bilan mondial évalue les progrès collectifs réalisés dans la mise en œuvre de cet accord. Il permet notamment de mesurer les efforts accomplis, d’identifier les écarts par rapport aux objectifs climatiques et de déterminer les actions supplémentaires nécessaires.
Le premier bilan mondial s’est achevé en 2023. Le deuxième est prévu en 2028 avec un lancement officiel à la COP31 en novembre 2026 à Antalya, Turquie. Pour Kénel Délusca, les conclusions scientifiques du GIEC doivent être disponibles à temps afin que les États puissent s’appuyer sur les connaissances les plus récentes pour évaluer leurs engagements et préparer leurs prochaines politiques climatiques.
« Le dernier rapport du GIEC (AR6) commence à être obsolète pour alimenter le bilan mondial de 2028 », explique-t-il à Haïti Climat.
Le climat mondial et les connaissances scientifiques ont évolué depuis la publication des derniers rapports du sixième cycle d’évaluation. Le spécialiste cite notamment la question du dépassement temporaire du seuil de réchauffement de 1,5 °C, désigné par le terme anglais « overshoot ».
Ce scénario soulève de nouvelles interrogations sur les conséquences d’un dépassement de ce seuil, les vulnérabilités qui en découleraient et les efforts d’atténuation nécessaires pour ramener la température mondiale à ce niveau ou en dessous. Ces questions doivent être prises en compte dans les évaluations scientifiques destinées à éclairer les décisions internationales.
Un retard dans la publication des rapports pourrait ainsi réduire la capacité du deuxième bilan mondial à intégrer ces nouvelles connaissances. Les pays risqueraient alors de préparer leurs prochaines stratégies climatiques sur la base d’informations qui ne reflètent pas suffisamment les évolutions récentes.
Haïti veut peser davantage dans les décisions climatiques
Pour les pays en développement, l’accès aux données scientifiques ne suffit pas. Encore faut-il pouvoir participer activement et efficacement aux discussions où se définissent les orientations et les décisions du GIEC.
C’est l’un des points sur lesquels Kénel Délusca insiste particulièrement. Il soutient la demande visant à porter d’un à deux le nombre de délégués dont la participation est financée par le Fonds fiduciaire du GIEC pour les PEID et les PMA.
Cette revendication répond à une difficulté concrète. Les sessions du GIEC deviennent de plus en plus complexes, avec des réunions plénières, des groupes de contact, des concertations restreintes et des consultations informelles qui peuvent se tenir simultanément.
Or, ces espaces ne remplissent pas tous la même fonction. Certaines discussions permettent de préciser les positions des délégations et de préparer des compromis qui seront ensuite soumis à l’approbation en plénière.
« Il est donc impossible qu’un seul délégué soit partout au même moment », souligne le scientifique.
Pour Haïti, qui dispose de capacités institutionnelles et humaines limitées, la présence d’un deuxième délégué bénéficiant d’un soutien financier permettrait de mieux suivre les travaux, de coordonner les positions nationales et de défendre plus efficacement les priorités du pays.
Cette demande dépasse une simple question de représentation. Elle touche à la capacité des États les plus exposés aux changements climatiques de faire entendre leurs préoccupations dans les processus internationaux qui sont susceptibles d’orienter les réponses à la crise climatique.
Lors de ses interventions à Addis-Abeba, Kénel Délusca a également plaidé pour le financement des réunions préparatoires, qui permettent aux pays en développement de coordonner leurs positions avant le début des sessions. Il a par ailleurs soutenu l’ouverture immédiate des discussions budgétaires, estimant que les contraintes financières ne doivent pas compromettre la participation des petites délégations.
Préserver le lien entre science et décision politique
Le financement du GIEC constitue un autre axe majeur de ses prises de position. Kénel Délusca s’oppose notamment aux réductions budgétaires qui toucheraient la collaboration entre l’institution et la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (CCNUCC).
Il rappelle que les travaux du GIEC ont contribué à éclairer le développement de plusieurs instruments internationaux majeurs, notamment la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques, le Protocole de Kyoto et l’Accord de Paris.
Ces contributions illustrent, selon lui, le rôle du Groupe dans la mise en relation des connaissances scientifiques et des décisions politiques.
« Couper ce financement au GIEC, c’est éliminer carrément ce canal de communication constant et important permettant de consolider le nexus science-politique sur la question des changements climatiques », avertit-il.
Pour le spécialiste, la transmission des connaissances scientifiques aux décideurs est indispensable. Les évaluations du GIEC doivent pouvoir éclairer les négociations internationales, mais également contribuer à la définition des politiques nationales d’atténuation, d’adaptation et de réponses aux pertes et préjudices imputables aux changements climatiques.
Il estime donc que les efforts d’économie budgétaire ne doivent pas affaiblir les mécanismes qui permettent aux connaissances scientifiques d’influencer les décisions publiques.
Transformer les connaissances du GIEC en politiques publiques haïtiennes
Au-delà des négociations internationales, Kénel Délusca insiste sur l’utilisation concrète des rapports scientifiques en Haïti.
Selon lui, les évaluations du GIEC offrent un panorama approfondi et actualisé des connaissances sur les changements climatiques. Toutefois, leur utilité pour le pays dépend de la capacité des institutions et des acteurs nationaux à comprendre ces informations, à les adapter au contexte haïtien et à les intégrer dans les décisions publiques.
Cette démarche concerne notamment les contributions déterminées au niveau national (CDN), qui présentent les engagements climatiques d’un pays, ainsi que le Plan national d’adaptation, destiné à renforcer sa capacité à faire face aux effets des changements climatiques.
Pour Haïti, l’enjeu consiste à mieux articuler les connaissances scientifiques avec les réalités territoriales, les vulnérabilités des populations et les priorités de développement. Une telle approche pourrait contribuer à améliorer la pertinence et la solidité des politiques publiques relatives au climat.
Le spécialiste souligne néanmoins que cette appropriation exige des compétences nationales, une meilleure circulation de l’information scientifique et une collaboration plus étroite entre les institutions publiques, les universités et les chercheurs.
Renforcer la participation des chercheurs haïtiens
Kénel Délusca souhaite également que les connaissances scientifiques produites en Haïti soient davantage prises en compte dans les travaux internationaux sur le climat.
Dans cette perspective, il indique que le ministère de l’Environnement (MdE), en collaboration avec certains acteurs du milieu universitaire haïtien, envisage d’entreprendre des actions visant à améliorer la connaissance du GIEC et à faciliter la participation des chercheurs haïtiens à ses cycles d’évaluation.
L’objectif est notamment de favoriser leur implication dans les processus de révision des projets de rapports des trois groupes de travail.
Cette participation permettrait aux chercheurs haïtiens de contribuer à l’examen des connaissances scientifiques mobilisées par le GIEC, tout en renforçant la prise en compte des travaux et des réalités propres au pays.
Elle offrirait également une occasion de mieux faire connaître les recherches nationales auprès de la communauté scientifique internationale et de renforcer les compétences locales en matière d’évaluation climatique.
Pour Haïti, cette démarche représente un enjeu stratégique. Le pays doit pouvoir accéder aux connaissances mondiales, mais aussi contribuer à leur examen et à leur enrichissement grâce à l’expertise développée sur son territoire.
Des attentes précises à l’issue de la session
À la fin de la 65e session plénière, Kénel Délusca espère obtenir l’approbation du plan de travail du septième cycle d’évaluation, l’adoption d’un budget à long terme pour le GIEC et un soutien financier permettant la participation d’un délégué supplémentaire aux sessions de travail.
Ces résultats sont liés. Un calendrier clair doit permettre aux auteurs de planifier leurs contributions. Un financement stable doit soutenir les évaluations scientifiques. Une participation plus équitable doit enfin donner aux pays disposant de faibles capacités les moyens de suivre les travaux et de défendre leurs priorités.
À travers ses interventions, le scientifique haïtien rappelle ainsi que la qualité des décisions climatiques dépend aussi des conditions dans lesquelles les connaissances sont produites, examinées et partagées.
Il est à souligner que
les discussions ont permis de réduire de sept à quatre le nombre de propositions de plan de travail examinées. Haïti a notamment défendu une approche consensuelle visant à combiner les options B et C, avec pour objectif de permettre la présentation de l’ensemble des rapports en 2028.
Selon le calendrier envisagé, les rapports des trois groupes de travail seraient présentés progressivement :
- Avril 2028 : rapport du groupe de travail 1.
- Juillet 2028 : rapport du groupe de travail 2.
- Octobre 2028 : rapport du groupe de travail 3.
Cette démarche vise à concilier les différentes propositions autour d’un calendrier commun, tout en permettant aux groupes de travail de soumettre leurs rapports avant la fin de l’année 2028.
Pour Haïti, l’enjeu est double : mieux faire entendre sa voix dans les discussions internationales et renforcer sa capacité à utiliser les résultats scientifiques pour orienter ses propres politiques publiques.
La participation au GIEC ne constitue donc pas uniquement une présence dans les instances internationales. Elle représente aussi une possibilité de renforcer les liens entre la recherche, les institutions et les décisions qui concernent directement l’avenir climatique du pays.
Jean Rony Poito PETIT FRERE
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