Editorial

Alo Salòp : et l’État, on l’appelle comment ?

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Le directeur général du Service National de Gestion des Résidus Solides (SNGRS), Daryl Balthazar, a annoncé une nouvelle mesure contre les citoyens qui jettent des déchets dans les rues. À travers la rubrique « Alo salòp », ils seront filmés et exposés publiquement comme sanction. L’objectif affiché est de contraindre les citoyens à respecter leur responsabilité envers la société. Jeter des déchets dans les rues devient ainsi un acte dénoncé comme un danger sanitaire pour la communauté.

La réalité est bien là : les détritus font partie du décor, les immondices gisent à perte de vue, cohabiter avec les déchets est devenu depuis quelques années la norme en Haïti. Il faut réellement une décision forte, et le SNGRS a frappé.

Mais est-ce vraiment du ressort de l’institution ? Comment sanctionner le citoyen quand aucune infrastructure n’a été mise en place au préalable ni collecte régulière, ni ramassage de détritus, ni simplement un endroit où déposer ses déchets dans la commune ?

Le SNGRS n’est pas une institution improvisée. Créé par une loi en vigueur depuis mars 2018, il remplace l’ancien SMCRS avec une mission élargie et ambitieuse. Cette loi prévoit noir sur blanc que la formation et l’information sont considérées comme des outils de gestion des déchets, et que le citoyen doit être conscient, à travers des campagnes dédiées, de ses droits et de ses devoirs en la matière. La loi prévoit aussi le rétablissement des Collectivités Territoriales dans leur rôle de garant de la salubrité des espaces publics, l’implication des entreprises privées dans la collecte et le recyclage, et la mise en place de points de stockage et de transformation des déchets à travers le pays. En d’autres termes, l’État devait d’abord construire le système avant de demander au citoyen de s’y conformer.

Sept ans après cette loi, où en sommes-nous ? Où sont les campagnes d’information promises ? Où sont les bacs, les points de collecte, les infrastructures dans les communes ? Les Collectivités Territoriales ont-elles reçu les moyens légaux et financiers pour jouer leur rôle ? Autant de questions sans réponse, pendant que la caméra de « Alo Salòp » semble déjà braquée sur le citoyen.

Il faut aussi noter le glissement que représente cette rubrique par rapport à son modèle. Le SNGRS dit s’inspirer de « Alo Lapolis », la rubrique de la Police Nationale qui met en avant les actions et les interventions de l’institution sur le terrain. Mais là où « Alo Lapolis » valorise l’institution et son travail, « Alo Salòp » pointe le citoyen et ses fautes. Ce n’est pas un détail anodin. C’est un choix de communication qui transfère la responsabilité de l’État vers le peuple, qui déresponsabilise l’institution au moment précis où elle devrait rendre des comptes sur sept ans d’inaction.

Soyons clairs : jeter des déchets dans la rue n’est pas un acte anodin. Le citoyen a une part de responsabilité dans la salubrité de son environnement, personne ne le nie. Mais la loi elle-même a prévu un ordre logique : former et informer d’abord, sanctionner ensuite. Le SNGRS a choisi d’inverser cet ordre. On ne peut pas demander au citoyen de respecter des règles qu’on ne lui a jamais expliquées, dans un système qu’on n’a jamais pris la peine de construire.

Alors avant la prochaine vidéo, avant le prochain « Alo Salòp », montrez-nous les bacs. Montrez-nous les points de collecte. Montrez-nous les campagnes d’information dans les communes. Faites votre travail et le citoyen fera le sien.

Esther Kimberly BAZILE

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