Sur les dix (10) départements géographiques d’Haïti, le département du Centre est le seul à ne pas être pourvu de littoral. Avec ses 1 771 km de côtes, contre 275 km pour la République dominicaine, une très grande partie de la population haïtienne tire profit directement et/ou indirectement des ressources marines et côtières.
Compte tenu de la situation précaire dans laquelle évolue cette population, les ressources marines et côtières font de plus en plus face à des menaces constantes, notamment la surpêche, l’extraction des coraux, la coupe excessive des mangroves, le changement climatique, l’urbanisation etc.
Conséquence directe de ces menaces croissantes, plus de trois-quarts des récifs coralliens du pays sont classés comme dégradés ou menacés avec entre 50 à 80 % du recouvrement en corail vivant disparu au cours des 30 dernières années. Les zones côtières connaissent donc une perte importante et rapide de leur barrière végétale protectrice.
Pour atténuer cette crise environnementale et conjurer les risques climatiques, le gouvernement haïtien en 2013 a créé par décret un réseau de neuf aires marines protégées dans le département du Sud. À n’en point douter, sur le papier, cette initiative très louable s’avère encore aujourd’hui être un pas dans la bonne direction pouvant contribuer à endiguer l’accélération de la vulnérabilité du pays face aux effets du changement climatique.
En prenant ce décret, l’administration politique en place à l’époque avait envoyé un signal clair sur sa volonté de combattre le braconnage des ressources naturelles, telles que la mer, les plages, les mangroves, les récifs coralliens… en signifiant au reste du pays que désormais l’État ne restera plus passif alors que des ressources marines et côtières sont de plus en plus exposées aux menaces anthropiques susmentionnées.
Fin novembre 2020, les conditions de vie ne s’étant pas arrêtées de se dégrader dans les zones couvertes par le décret, en s’adonnant à une coupe excessive de mangroves, les riverains ont voulu parer à une menace beaucoup plus pressante (la faim) que celle que représente la mauvaise gestion des aires marines protégées pour les écosystèmes et les communautés qui en dépendent.
À la Savane (Nan Savann) par exemple, vaste bidonville s’étendant au bord de la mer des Cayes, les multiples utilisations des mangroves représentent pour les riverains une véritable planche de salut, une bouée de sauvetage à laquelle ils s’accrochent au détriment de la préservation de la nature. En plus du charbon de bois, la mangrove est utilisée dans le Sud comme ustensile pour la pêche et également comme matériau dans la construction des maisons.

Photo: Estailove St Val
Subjugués par la rentabilité du charbon de bois, des riverains font de la coupe de mangroves une activité permanente, a déploré Philippe, un pêcheur rencontré sur place à Nan Savann, soulignant que d’autres pêcheurs et lui ont suivi une formation sur l’importance des mangroves et la nécessité de les protéger.
Ces mêmes pêcheurs sensibilisés, a fait remarquer Philippe, poursuivent toutefois la coupe des mangroves pour en faire des lignes pour la pêche ou les utilisent comme alternative pour en faire du charbon de bois notamment lorsqu’ils sont privés de sortie en mer en période d’intempéries, entre autres.
« Nous sommes tous complices […] Autant les riverains que ceux qui viennent d’autres localités des environs pour détruire les mangroves », a concédé Philippe, admettant, les pieds sur terre, que les gens, conscientisés ou pas, vont continuer à couper les mangroves à cause de leur situation précaire.
« Hommes et femmes s’adonnent à la coupe des mangroves. Dans bien des cas, il y a plus de femmes que d’hommes qui s’adonnent à cette pratique. Les hommes pratiquent la pêche et les femmes coupent des mangroves », a confié Philippe, montrant du doigt des volutes de fumée en train de monter au ciel comme une preuve instantanée de la destruction des mangroves pour en faire du charbon de bois qui sera ensuite vendu à Port-au-Prince.
Même constat à Crabier dans la commune de Saint-Jean du Sud où la coupe des mangroves a été freinée un temps par les autorités locales avant que l’ouragan Matthew ne soit venue ravager ce qui restait. Selon Casséus Pierre Gérard, les riverains coupent les mangroves par instinct de survie, en complément des activités de pêche, d’élevage et d’agriculture de subsistance.
Pour Gautier Jean Marie, président de l’Association des pêcheurs de Port-Salut Pointe Sable (APSA), une association créée en 2012, la solution à la coupe des mangroves passe par l’accompagnement des pêcheurs qui, selon lui, se résume en des moyens leur permettant d’aller pêcher en haute mer et aussi bien des moyens de conservation des poissons.
Un cadre du Service maritime et de navigation d’Haïti (SEMANAH) dans le département du Sud, l’agronome Brunel Cadet, a estimé qu’une subvention étatique des énergies propres de cuisson, dans une perspective de lutte réelle contre le changements climatique, pourrait faire baisser les prix du propane et des réchauds améliorés et, par ricochet, faire baisser la pression sur les mangroves.

Incapable de prendre en charge réellement les aires marines protégées du Sud, et sans un plan de gestion officiel pour chaque aire protégée créée, l’administration Moïse-Jouthe, en Conseil des ministres en date du 27 janvier 2021, a signé les arrêtés de 7 nouvelles aires protégées : lac Azuéi, source Zabeth, Sourcaille, Fort-Royal, étang de Miragoâne, trois étangs dans le Sud, et sources Royer. « C’est un nouveau pas vers l’atteinte des objectifs des 10% des zones marines et côtières prévus par la Convention sur la Biodiversité d’Aichi », a confié à Haïti Climat une source. Désormais, la superficie du territoire terrestre en aire protégée est passée de 18 7213.9 hectares (6.75%) à 23 1078.8 hectares (8.33%) et celle du territoire marin en aire marine protégée de 18 5655.9 hectares (4.72%) à 18 8303.9 hectares (4.79%).
Le décret du pouvoir en place, à l’instar de celui de 2013 créant le réseau des neuf aires marines protégées dans le Sud du pays, intervient alors que l’Agence Nationale des Aires Protégées (ANAP), créée par décret en janvier 2006, piétine dans sa mission consistant notamment à coordonner la préparation et la mise en œuvre du Plan national de Gestion des Aires protégées, faute de moyens financiers et logistiques.
Cet article est publié avec le support de Society of Environmental Journalists et de HaïtiClimat
Patrick Saint-Pré