Environnement

Déchets médicaux en Haïti : une bombe sanitaire à désamorcer

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La mauvaise gestion des déchets issus des activités de soins constitue une préoccupation majeure pour la santé publique et la protection de l’environnement en Haïti. Cette problématique est au cœur du travail de master de Marie Esther Jean à Aix-Marseille Université (AMU) en France, où elle étudie les connaissances, les attitudes et les pratiques des responsables des services de soins médicaux dans les hôpitaux départementaux publics du pays. Sa recherche vise à mettre en évidence les insuffisances dans la gestion des déchets médicaux et les risques auxquels elles exposent les patients, le personnel soignant et les communautés environnantes.

C’est dans cette perspective qu’elle a été invitée à participer à l’émission de Haïti Climat du jeudi 5 novembre 2026, afin de partager les résultats de ses recherches et d’apporter des éclairages sur les enjeux liés à la gestion des déchets médicaux.

Dans les hôpitaux départementaux publics, les insuffisances en matière de formation, de connaissances et de pratiques exposent les patients, le personnel soignant et les communautés à des risques sanitaires et environnementaux. L’étude menée par Marie Esther Jean, spécialiste en santé publique et conseillère auprès de l’Observatoire sur la santé et le climat en Haïti, met en évidence plusieurs faiblesses dans ce domaine et souligne la nécessité de renforcer les capacités des établissements sanitaires.

Intitulée « Gestion durable des déchets d’activités de soins : étude des connaissances, attitudes et pratiques des responsables de services de soins médicaux dans les hôpitaux départementaux d’Haïti, janvier-juin 2026 », cette recherche s’intéresse aux conditions dans lesquelles les déchets médicaux sont pris en charge dans les structures hospitalières publiques du pays.

Pour Marie Esther Jean, cette problématique mérite une attention particulière, car les politiques sanitaires accordent souvent davantage d’importance à l’accès aux soins et à la prise en charge des patients qu’à la gestion des déchets produits par les établissements.

« Dans le système de santé, nous parlons beaucoup de l’accès aux soins, de la disponibilité des services médicaux et de la prise en charge des patients. Cependant, nous accordons moins d’attention à ce qui se passe après la réalisation des soins », explique-t-elle.

Cette situation peut avoir des conséquences directes sur la santé des patients, des médecins, des infirmiers, des agents de nettoyage et des populations vivant à proximité des établissements hospitaliers. Les déchets mal triés, abandonnés ou éliminés dans des conditions inappropriées peuvent favoriser les infections, les contaminations et la pollution de l’environnement.

Des chiffres qui soulignent l’ampleur du problème

La dimension environnementale de cette problématique dépasse les frontières haïtiennes. Selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), environ 85 % des déchets issus des activités de soins sont des déchets généraux non dangereux, tandis que les 15 % restants présentent des risques infectieux, toxiques, chimiques ou radioactifs.

En Haïti, un rapport datant de 2012 faisait état d’une production pouvant atteindre 55 tonnes de déchets sanitaires par jour. Ce volume souligne l’importance de disposer de mécanismes adaptés pour assurer leur tri, leur collecte, leur transport, leur traitement et leur élimination.

À l’échelle internationale, le secteur de la santé représente également environ 4,4 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre. La gestion des déchets médicaux s’inscrit ainsi dans les enjeux plus larges de la santé environnementale et de la lutte contre les changements climatiques.

Marie Esther Jean insiste sur la nécessité de distinguer les déchets ordinaires des déchets dangereux dès leur production. Cette séparation permettrait de limiter les risques de contamination et de réduire les quantités de déchets nécessitant un traitement spécialisé.

Elle attire particulièrement l’attention sur certaines pratiques, notamment le brûlage des déchets à ciel ouvert, susceptible de libérer des substances nocives dans l’atmosphère et d’exposer les populations à des risques sanitaires.

Une étude menée auprès de 53 responsables hospitaliers

Pour mieux comprendre les difficultés rencontrées dans les établissements sanitaires, la chercheuse a conduit une étude nationale auprès des responsables des services médicaux des hôpitaux départementaux publics.

Au total, 53 chefs de services ont participé à cette enquête, avec un taux de participation de 88,3 %. La collecte des données s’est appuyée sur un questionnaire validé par des experts, permettant d’évaluer trois dimensions : les connaissances, les attitudes et les pratiques des participants.

Les résultats révèlent un niveau de connaissances globalement faible, avec un score moyen de 2,94 sur 5. Plus préoccupant encore, seulement 34 % des personnes interrogées avaient déjà bénéficié d’une formation sur la gestion des déchets issus des activités de soins.

Sur le plan des attitudes, le score moyen atteint 21,06 sur 25, traduisant une perception globalement favorable de l’importance d’une bonne gestion des déchets médicaux.

En revanche, les pratiques enregistrent un score moyen de 14,26 sur 20. Ces résultats mettent en évidence un décalage entre la compréhension des enjeux et leur application dans le fonctionnement quotidien des services hospitaliers.

Le manque de formation parmi les principales difficultés

L’un des principaux enseignements de cette recherche concerne les insuffisances en matière de formation du personnel hospitalier.

Pour la spécialiste, les difficultés observées ne peuvent pas être attribuées uniquement à un manque de connaissances ou de volonté individuelle. Les contraintes institutionnelles, organisationnelles et matérielles jouent également un rôle dans la capacité des responsables à appliquer les bonnes pratiques.

L’étude a notamment relevé une association entre une ancienneté professionnelle comprise entre deux et cinq ans et un meilleur score global de connaissances, d’attitudes et de pratiques (OR = 17,5 ; p = 0,033).

Cette observation invite à approfondir les facteurs qui influencent les comportements professionnels en matière de gestion des déchets médicaux.

Marie Esther Jean estime qu’il faut dépasser les simples campagnes de sensibilisation. Les établissements sanitaires doivent également disposer d’équipements appropriés, de procédures clairement définies et de ressources suffisantes pour garantir une gestion efficace des déchets.

Un appel à une responsabilité institutionnelle et collective

Face à ces constats, la chercheuse plaide pour un engagement plus important des autorités sanitaires et des responsables hospitaliers. Elle recommande notamment le renforcement de la formation du personnel, l’amélioration du tri à la source, la disponibilité des équipements nécessaires et l’application de procédures adaptées aux réalités des établissements haïtiens.

La gestion des déchets médicaux doit, selon elle, être intégrée aux priorités du système sanitaire national. Elle représente une composante essentielle de la qualité des soins et de la prévention des risques.

« Nous ne pouvons pas prétendre protéger la santé humaine tout en adoptant des pratiques qui mettent en danger l’environnement et la santé des populations », souligne-t-elle.

Cette préoccupation concerne également les collectivités territoriales et les communautés. Une meilleure coordination entre les institutions publiques, les établissements sanitaires et les autres acteurs concernés apparaît nécessaire pour construire des solutions durables.

Pour Marie Esther Jean, chaque établissement doit assumer sa part de responsabilité dans la protection de l’environnement. Le tri des déchets, la formation des agents et le respect des procédures sanitaires constituent des actions indispensables pour réduire les risques.

À travers cette recherche, la spécialiste met en lumière une dimension parfois négligée du fonctionnement des hôpitaux haïtiens. La qualité des soins ne se mesure pas uniquement aux traitements administrés aux patients. Elle dépend également des conditions sanitaires et environnementales dans lesquelles les établissements exercent leurs activités.

La gestion durable des déchets médicaux apparaît ainsi comme un enjeu de santé publique qui nécessite des décisions institutionnelles, des investissements et un changement durable des pratiques.

Jean Rony Poito PETIT FRERE

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